Utilitarisme

L'utilitarisme est une doctrine éthique qui prescrit d'agir de façon à maximiser le bien-être du plus grand nombre des êtres sensibles.



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L'utilitarisme est une doctrine éthique qui prescrit d'agir (ou ne pas agir) de façon à maximiser le bien-être du plus grand nombre des êtres sensibles. Elle est l'idée que la valeur morale d'une action est déterminée seulement par sa contribution à l'utilité générale. Elle est par conséquent une forme de conséquentialisme, ce qui veut dire que la valeur morale d'une action est déterminée par la totalité de ses conséquences.

Explication

L'utilitarisme est une forme de conséquentialisme : il évalue une action (ou une règle) seulement selon ses conséquences, ce qui le distingue surtout de nombreuses morales de type déontologiques, comme le kantisme, pour lesquelles la morale doit être évaluée indépendamment de ses conséquences. On parle d'utilitarisme des prédilections pour désigner une variante qui prescrit de maximiser à la place la quantité de prédilections satisfaites. On peut toujours appeler utilitaristes d'autres doctrines cherchant la maximisation d'autres conséquences, tant que celles-ci restent étroitement liées au bien-être général des êtres sensibles (l'humanité pour certains, l'humanité et les animaux (ou certains animaux) pour d'autres).

On peut résumer le cœur de la doctrine utilitariste par la phrase : Agis toujours de façon à ce qu'il en résulte la plus grande quantité de bonheur (principe du bonheur maximum). Il s'agit par conséquent d'une morale eudémoniste, mais qui, à l'opposé de l'égoïsme, insiste sur le fait qu'il faut considérer le bien-être de tous et non le bien-être du seul agent acteur.

L'utilitarisme est par conséquent un conséquentialisme eudémoniste.

Cependant cette définition minimale du principe d'utilité ne doit pas masquer les nombreuses différences existantes entre les dispositifs utilitaristes : utilitarisme hédoniste, utilitarisme indirect, utilitarisme de l'acte contre utilitarisme des prédilections, etc.

Ce sont avant tout Jeremy Bentham (1748-1832) et John Stuart Mill (1806-1873) qui ont donné une forme systématique au principe d'utilité et ont entrepris de l'appliquer à des questions concrètes — dispositif politique, législation, justice, politique économique (où il a fait florès, non sans subir de lourdes déformations), liberté sexuelle, émancipation des femmes, etc.. Bentham expose le concept central d'utilité dans le premier chapitre de son Introduction to the Principles of Morals and Legislation dont la première édition date de 1789, de la manière suivante :

Par principe d'utilité, on entend le principe selon lequel toute action, quelle qu'elle soit, doit être acceptée ou désavouée selon sa tendance à augmenter ou à diminuer le bonheur des parties affectées par l'action. [... ] On sert à désigner par utilité la tendance de quelque chose à génèrer bien-être, avantages, joie, biens ou bonheur.

Il convient par conséquent de ne pas diminuer le concept d'utilité à son sens courant de moyen en vue d'une fin immédiate donnée.

L'Utilité utilitariste

La notion d'utilité n'a pas chez les utilitaristes le sens qu'on lui attribue fréquemment. Ce qui est «utile» sert à désigner ce qui contribue à maximiser le bien-être d'une population. C'est en ce sens spécifique qu'on peut parler du calcul de l'utilité d'un acte, ou qu'on peut comparer les utilités de différentes actions ou règles. La pensée utilitariste consiste par conséquent à peser le pour et le contre d'une décision et comparer cette dernière aux avantages et désavantages de la décision inverse.

Histoire

Quoiqu'on puisse en voir des prémices dans l'antiquité, l'utilitarisme n'est réellement mis en place qu'à la fin du XVIIIe siècle. Le père de cette philosophie est alors Jeremy Bentham, qui s'inspire surtout de Hume et Helvétius. Bentham propose une première forme d'utilitarisme, plus tard caractérisée d'utilitarisme hédoniste. Sa théorie est le point de départ des nombreuses versions de l'utilitarisme qui se développeront au XIXe et au XXe siècle. C'est cependant avec l'apport de John Stuart Mill que l'utilitarisme devient une philosophie véritablement élaborée.

Bentham

C'est Jeremy Bentham qui introduisit le terme en 1781 et qui tira de ce principe les implications théoriques et pratiques les plus abouties. Le principe éthique à partir duquel il jugeait les comportements individuels ou publics était l'utilité sociale. Pour reprendre la formule bien connue, «le plus grand bonheur du plus grand nombre».

Le postulat de départ de sa théorie utilitariste est que le bien éthique forme une réalité constatable et démontrable. On peut le définir à partir des seules motivations élémentaires de la nature humaine : son penchant «naturel» à rechercher le bonheur, c'est-à-dire un maximum de plaisir et un minimum de souffrance. Ce principe est formulé ainsi par Bentham «La nature a positionné l'humanité sous l'empire de deux maîtres, la peine et le plaisir. C'est à eux seuls qu'il appartient de nous indiquer ce que nous devons faire comme de déterminer ce que nous ferons. D'un côté, le critère du bien et du mal, de l'autre, la chaîne des causes et des effets sont attachés à leur trône.» (Principes de la morale et de la législation, 1789).

L'utilitarisme benthamien, comme nombre de ses suivants, prétendait règler des problèmes sociaux particulièrement anciens :

Le principe de l'antagonisme du plaisir et de la peine répond ainsi à la totalité de cette problématique. Bentham affirme qu'il ne peut y avoir de conflit entre l'intérêt de l'individu et celui de la communauté, car si l'un et l'autre fondent leur action sur l'«utilité», leurs intérêts seront semblables. Cette démarche joue sur l'ensemble des plans de la vie sociétale : religieux, économique, éducatif, dans l'administration, dans la justice mais aussi dans les relations internationales.

John Stuart Mill

Fils de James Mill, filleul et disciple de Bentham, John Stuart Mill est le successeur immédiat de l'utilitarisme benthamien. Il s'en écarte cependant en développant un utilitarisme indirect.

À l'endroit où Bentham identifie welfare et plaisir, Mill définit le welfare comme bonheur. Ce faisant il s'écarte de l'utilitarisme hédoniste et propose un utilitarisme indirect. Le plaisir n'y est plus la fin de la moralité, il ne joue un rôle qu'indirectement, étant donné qu'il contribue au bonheur (du plus grand nombre).

On doit aussi à Mill la reconnaissance de la dimension qualitative des plaisirs. Au contraire de Bentham, qui ne hiérarchise pas les plaisirs et s'intéresse seulement à la quantité de ceux-ci, John Stuart Mill défend une différence de qualité entre les plaisirs. On peut ainsi préférer une quantité moindre d'un plaisir qui plus est grande qualité à une quantité supérieure d'un plaisir de qualité plus médiocre.

La pensée moderne

A la suite des fondateurs (Bentham, John Stuart Mill), de nombreux philosophes, le plus souvent anglo-saxons, ont développé et enrichi la pensée utilitariste : Henry Sidgwick, Richard Hare, Peter Singer parmi énormément d'autres.

Perspective morale et politique

Caractéristiques générales

L'utilitarisme se conçoit comme un critère général de moralité pouvant et devant être appliqué tant aux actions individuelles qu'aux décisions politiques, tant dans le domaine économique que dans les domaines sociaux ou judiciaires.

Principes fondamentaux

Cinq principes fondamentaux sont communs à l'ensemble des versions de l'utilitarisme :

Le calcul utilitariste

L'un des traits important de l'utilitarisme est son rationalisme. La moralité d'un acte est calculée, elle n'est pas déterminée en se fondant sur des principes ayant une valeur intrinsèque. Ce calcul prend en compte les conséquences de l'acte sur le bien-être du plus grand nombre. Il suppose par conséquent la possibilité de calculer les conséquences d'un acte, et d'évaluer son impact sur le bien-être des individus.

On remarquera que l'utilitarisme inclut dans son calcul non seulement les agents moraux mais également les patients moraux : l'ensemble des êtres capables d'éprouver du plaisir et de la peine, c'est-à-dire doués de sensibilité. Les animaux sont par conséquent légitimement inclus dans le calcul de la moralité. Le philosophe utilitariste Peter Singer se souviendra de cet aspect dans son opposition au spécisme.

Causes et conséquences d'une action

L'utilitarisme a été au cours de l'histoire une théorie morale particulièrement émancipatrice. Ce fait est surtout lié à la dissociation de la cause et de la conséquence d'un acte dans l'évaluation de la moralité de ce dernier. Les qualités de l'agent moral ne sont pas prises en compte. L'utilitarisme ne s'inscrit par conséquent pas dans une perspective peaufiniste ; pour «être moral» il suffit d'effectuer des actions ayant de bonnes conséquences, il n'est pas indispensable de posséder de caractéristique personnelle spécifique ou de suivre un modèle de vie spécifique.

Différentes versions de l'utilitarisme

Un des aspects les plus frappants de l'utilitarisme est sa capacité à se subdiviser ainsi qu'à se modifier pour répondre à ses critiques. La tradition utilitariste, vaste et particulièrement riche, propose par conséquent différentes types d'utilitarismes.

  • Utiliarisme de l'acte et de la règle
  • Utilitarisme hédoniste de Bentham
  • Utilitarisme indirect de Mill
  • Utilitarisme à deux niveaux de Hare
  • Utilitarisme négatif
  • Utilitarisme parfait de Moore

Utilitarisme de l'acte et utilitarisme de la règle

Bien que la distinction stricte entre utilitarisme de l'acte et de la règle soit sujette à caution, une partie des critiques différencie ces deux tendances. Si l'hétérogénéité radicale entre ces deux types d'utilitarismes est douteuse, on peut cependant exposer leurs différences.

Les termes d'utilitarismes de l'acte ou de la règle renvoient au calcul des conséquences. Pour l'utilitarisme de l'acte, ce qui doit être pris en compte sont les conséquences de l'acte spécifique que fait l'agent. Pour l'utilitarisme de la règle ce qui compte sont les conséquences de l'adoption d'une règle d'action.

La question du premier est «l'acte de sauver cette personne qui se noie, dans ce contexte précis, a-t-il des conséquences positives ?», celle du second «l'adoption de la règle il faut sauver une personne qui est en train de se noyer a-t-elle des conséquences positives ?».

L'utilitarisme de l'acte est un contextualisme : il évalue toujours la moralité d'un acte unique, qui s'inscrit dans un contexte spécifique. L'évaluation de la moralité de l'acte après l'effectuation de ce dernier est plus flagrante dans ce type d'utilitarisme qu'ailleurs. Avant de faire l'acte l'agent peut supposer des conséquences positives ; mais si les conséquences réelles s'avèrent négatives l'acte sera immoral. Cette vision de l'évaluation morale est opposée de façon classique à l'optique déontologique, qui propose des principes pour évaluer la moralité de l'action avant qu'elle ait lieu.

Du coté de l'utilitarisme de la règle il ne s'agit plus des conséquences spécifiques d'un acte unique qui sont prises en compte, mais des conséquences globales de l'adoption d'une règle. Les conséquences positives de l'adoption d'une règle justifie son adoption et le fait de suivre cette règle. On peut désormais faire appel à des maximes générales et évaluer la moralité de l'action avant de la réaliser. Peut-être que l'acte de sauver cette personne précise n'a pas de conséquences positives (s'il s'agit d'un tyran), mais l'adoption de la règle il faut sauver les personnes qui se noient a des conséquences positives. Faute de savoir si l'acte spécifique en question a bien des conséquences positives, il faut suivre la règle.

Ce type d'utilitarisme peut sembler à raison proche du kantisme. Il rappelle en effet le principe d'universalisation de la maxime de l'action présenté par Kant dans Fondation de la métaphysique des mœurs. Il faut cependant se garder d'identifier utilitarisme de la règle et kantisme : l'utilitarisme est un conséquentialisme et , malgré certaines ambiguïtés, le kantisme refuse la prise en compte des conséquences dans l'évaluation morale.

L'une des raisons de douter de l'hétérogénéité de l'utilitarisme de l'acte et de la règle est que prise chacune indépendamment, ces doctrines sont particulièrement aisément exposées à des critiques destructrices. Par exemple l'incalculabilité des conséquences pour l'utilitarisme de l'acte, ou le désintérêt pour les cas spécifiques pour l'utilitarisme de la règle. Cette situation les rend peu soutenables prises comme strictement dissociées. On peut cependant les voir comme des tendances au sein de l'utilitarisme, et ne pas les considérer comme complètement dissociables.

On voit par conséquent que l'opposition entre les déontologismes de type kantien et le conséquentialisme est somme toute assez artificielle. Car l'adoption de certains principes moraux, codes ou lois vient de toute évidence de leur aptitude à générer une plus grande somme de bonheur collectif. Réciproquement, plus ces principes moraux, codes ou lois seront respectés antérieurement à toute action, plus ils procureront de bonheur postérieurement à l'action. On ne voit par conséquent pas trop bien où est la contradiction entre déontologisme et conséquentialisme. Nul ne contestera par exemple que, toutes choses identiques d'autre part, on vit plus heureux dans des pays qui respectent scrupuleusement les droits de l'Homme.

L'utilitarisme à deux niveaux développé par Hare repose sur la constatation du caractère artificiel de la dichotomie entre déontologisme et conséquentialisme. Les règles morales particulièrement générales, comme la règle de non-nuisance, sont la majorité du temps utiles et suffisantes pour vivre heureux en groupe en faisant les bons choix, mais, lorsqu'elle s sont prises en défaut dans un cas spécifique, il faut leur préférer le calcul des coûts et des bénéfices de telle action contre telle autre. L'utilitarisme de la règle et l'utilitarisme conséquentialiste du felicific calculus benthamien sont par conséquent complémentaires et non opposés. Le premier posera par exemple le principe de non-nuisance et le deuxième permettra de le nuancer en hiérarchisant les nuisances grâce au calcul de leurs coûts respectifs.

Or, à y regarder qui plus est près, il ne s'agit en fait que d'un seul et même principe conséquentialiste. En effet, nous n'acceptons les règles morales que parce que leurs conséquences heureuses sont , en moyenne et jusqu'à plus ample informé, supérieures à leurs conséquences malheureuses. Mais, lorsqu'elle s sont insuffisantes pour guider une action donnée, nous passons à l'examen plus précis des conséquences probables de cette action. On ne voit pas sinon quelle pourrait être l'utilité de règles morales particulièrement générales.

Le problème n'est plus par conséquent dans l'opposition entre déontologisme et conséquentialisme, mais dans l'interprétation que Kant donne de son propre déontologisme. Kant veut l'asseoir sur un impératif catégorique, c'est-à-dire une maxime complètement indépendante de ses conséquences, tandis qu'en réalité, il s'agit plus certainement d'un impératif hypothétique. «Agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse toujours être en même temps érigée habituellement universel» : réinterprétée à la lumière de l'utilitarisme, cette maxime veut dire en fait : «Agis de telle sorte que, si n'importe qui agissait comme toi, il n'en résulterait pas de conséquence néfaste pour tous».

Utilitarisme hédoniste et utilitarisme des prédilections

L'utilitarisme hédoniste se donne pour objectif de maximiser le bien-être des individus, alors que l'utilitarisme des prédilections a pour objectif de maximiser la satisfaction des prédilections des individus. Ne comptent que les prédilections de l'individu qui le concernent lui-même. Il faut aussi qu'elles soient bien informées; si dans mon verre de vin un poison a été introduit à mon insu, l'utilitariste des prédilections se permettra de m'empêcher de le boire, car si j'étais bien informé ma prédilection serait de ne pas le boire.

Cette forme d'utilitarisme, introduite par R. M. Hare et reprise par Peter Singer, a l'avantage d'éviter de déduire le prescriptif du descriptif : les prédilections individuelles préétablies étant par nature déjà d'ordre prescriptif, l'éthique se ramène à une opération d'universalisation.

Un autre avantage est le respect qui en découle de l'autonomie individuelle : l'utilitarisme laisse l'individu libre du choix de ses propres prédilections, sans lui imposer de devoir préférer la maximisation de son propre bonheur. À l'inverse, il peut sembler étrange de devoir respecter les prédilections d'un individu qui veut se rendre malheureux.

C'est sur la base de l'utilitarisme des prédilections que Peter Singer accorde une importance plus grande à la préservation de la vie de certains êtres sensibles — ceux qui sont capables de former des projets pour leur avenir et par conséquent de préférer rester en vie — qu'à celle d'autres — ceux qui n'ont pas cette capacité, et dont les prédilections se résument à la recherche à court terme de plaisir ainsi qu'à l'évitement de la souffrance. Il apparaît ainsi moins grave de tuer une souris qu'un humain adulte typique, même s'il reste aussi grave de faire souffrir la première que le second, les deux ayant une prédilection aussi forte pour ne pas souffrir. Cependant, certains êtres humains — les fœtus, les nouveau-nés, les handicapés mentaux profonds et les personnes séniles — ne possèdent pas ou plus la capacité à former des projets ainsi qu'à préférer continuer à vivre, ce qui les met sur le même plan, du point de vue du mal qu'il y a à les tuer, que énormément d'animaux non humains.

Utilitarisme négatif

Comme le souligne John Stuart Mill, il y a deux fins que la doctrine demande de poursuivre :

  1. la maximisation du bien-être
  2. la minimisation de la souffrance

L'utilitarisme négatif propose de poursuivre seulement la seconde. Il implique de tenir compte du bien-être des individus uniquement quand ce dernier est négatif, c'est-à-dire qu'il est un mal-être. L'objectif essentiel est de minimiser la souffrance; le bonheur, par contre, ne compte pas, ou en tout cas pas sur la même balance. On pourra infliger (ou laisser subsister) une souffrance pour pouvoir en soulager une autre, plus grande; mais on ne pourra le faire pour pouvoir créer un bonheur aussi grand soit-il.

Utilitarisme et économie

On retrouve parmi les théoriciens de l'économie quelques disciples de l'utilitarisme, surtout John Austin (qui n'est pas économiste), James Mill, Herbert Spencer (qui n'est pas économiste non plus) et John Stuart Mill qui ont marqué durablement l'histoire de la pensée économique.

Mais, au contraire de une idée répandue en France, l'utilitarisme n'a que peu de rapports avec la théorie économique et n'est en rien à la base de la théorie micro-économique du consommateur. Celle-ci est une théorie descriptive égoïste, et non pas une théorie normative utilitariste. Elle prétend qu'un individu essaie toujours d'obtenir le maximum de satisfaction de sa consommation. Il va par conséquent optimiser, compte tenu de sa contrainte budgétaire, l'utilité personnelle qu'il retire de sa consommation, et non pas l'utilité générale. Le dilemme du prisonnier, formalisé en 1950, illustre d'autre part le fait qu'utilitarisme et égoïsme peuvent être incompatibles.

En économie prescriptive, comme le souligne Walras, l'économiste n'entend pas porter un jugement moral sur tel ou tel acte de consommation, c'est-à-dire refuse d'emblée toute position éthique dans le domaine.

Par contre, certains auteurs de l'économie du bien-être et de la théorie des choix collectifs s'inspirent de l'utilitarisme. (entre autres, Alfred Marshall, Arthur Cecil Pigou et John Harsanyi)

Critiques

Les critiques traversent de nombreux courants de pensées, des mouvements écologistes, aux théoriciens de l'anti-utilitarisme ainsi qu'aux mouvements alter-mondialistes.

Les tenants de l'utilitarisme sont accusés de prôner une société sans justification supérieure, ou de soutenir une «loi de la jungle» en économie. La science économique utilitariste réduirait l'individu à un objet rationnel autarcique, niant ainsi son inter-dépendance avec autrui.

En France, où l'utilitarisme n'a pas eu le même succès que dans les pays anglo-saxons, il est critiqué surtout par le Mouvement Anti-Utilitariste en Sciences Sociales (MAUSS) (voir Revue du MAUSS).

Incalculabilité des conséquences

L'utilitarisme fait tenir la moralité dans les conséquences, ce qui pose plusieurs problèmes aux yeux de certains de ses adversaires.

Relativisme moral

Si l'utilitarisme pose le bonheur ressenti comme critère de l'évaluation morale, n'importe quelle sensation de plaisir qui résulterait de telle ou telle action pourrait justifier cette action. C'est pourquoi certains utilitaristes conscients du problème, surtout les représentants du réalisme de Cornell et surtout David Owen Brink dans son ouvrage Moral Realism and The Foundation Of Ethics (Cambridge University Press, Cambridge UK, 2001) ont tenté d'élaborer une version objective de l'utilitarisme où la définition du bonheur ne dépend pas des sensations de l'agent.

La question des comparaisons interpersonnelles d'utilité

Maximiser le bien-être agrégé d'un groupe d'individus implique, en toute rigueur, de pouvoir mesurer le bien-être de chacun, de les additionner, et de choisir l'action qui conduit au résultat le plus grand.

Or selon tout un courant de pensée, il serait impossible de comparer des niveaux de bien-être différents, car il s'agit d'états mentaux subjectifs.

Les utilitaristes admettent généralement qu'un calcul utilitariste idéalement rigoureux est effectivement irréaliste. Cela ne rend cependant pas l'utilitarisme inapplicable pour tout autant, car on peut utiliser des «variables par substitution» qui permettent de mesurer le bien-être de façon indirecte (taux de chômage, taux de criminalité, etc. ).

La question de l'agrégation des utilités individuelles

Derek Parfit a soulevé un problème classique qui se pose à l'utilitarisme quand il entend agréger les utilités individuelles[1] : si seule leur somme compte, alors peu importe qu'un nombre particulièrement élevé de personnes bénéficie d'un bonheur individuel particulièrement limité ou qu'un nombre particulièrement réduit de personnes bénéficie d'un bonheur individuel particulièrement étendu, la somme des utilités sera la même et le résultat indifférent pour l'utilitariste, ce qui est contre-intuitif et par conséquent moralement intolérable ; si, par contre, on prend comme critère la moyenne des utilités par individu, alors il est rationnel de diminuer le nombre d'individus et d'augmenter la moyenne de leurs utilités individuelles, en promouvant par exemple une politique eugéniste qui élimine les individus dont la capacité à atteindre une utilité correcte est réduite, ce qui est là aussi moralement intolérable.

Une première échappatoire a été proposée avec l'utilitarisme à seuil : on détermine un seuil, un niveau d'utilité en-deçà duquel c'est la moyenne des utilités individuelles qui est prise en compte et au-delà leur somme. Cela permet d'éviter les «conclusions absurdes ou répugnantes» que dénonçait Parfit. Mais où fixer le seuil ?

De plus, la question de la mesure et de la comparaison des utilités individuelles reste entièrement posée, sauf à prendre des «variables par substitution» (comme le PIB en parité de pouvoir d'achat, l'IDH ou l'espérance de vie) pour les calculer et les comparer.

Une deuxième manière d'échapper au dilemme soulevé par Parfit est de développer des utilitarismes objectifs où la mesure du bonheur ne dépend pas de celle d'utilités mesurées subjectivement (cf. supra). Mais, ici encore, pourquoi prendre telle variable par substitution plutôt que telle autre ? L'utilitarisme objectif défendu par David Brink liste plusieurs variables envisageables, mais n'en choisit aucune clairement (cf. opus cité supra, p. 255).

Notons enfin que, si on adopte l'utilitarisme à seuil en prenant le revenu par tête comme variable (objective) substituée à l'utilité subjective, alors on retrouve environ la théorie de la justice distributive proposée par Raymond Boudon [2] pour pallier les défauts du maximin de John Rawls : une maximisation de la moyenne des revenus sous contrainte de plancher.

Aspect «sacrificiel»

L'utilitarisme permet, et peut-être promeut, le sacrifice de certains au profit du plus grand nombre. Il s'agit là d'un des points les plus critiqués de la théorie. Le philosophe américain John Rawls s'est spécifiquement attaqué à cette possibilité de sacrifice dans son ouvrage Théorie de la justice.

Sur cette question, on distinguera la position de William Godwin de celle des utilitaristes réels : au contraire de eux, Godwin ne remplit pas le critère d'impartialité du calcul, ce qui l'amène à défendre un sacrifice partial où la maxime «un compte pour un» n'est pas respectée. Il faut par conséquent faire la part entre le point de vue pseudo-utilitariste de Godwin et celui de l'utilitarisme.

L'aspect dit «sacrificiel» est lié à la logique de la compensation et au prescriptivisme utilitariste. Dans l'évaluation globale de la moralité, les bonnes et les mauvaises conséquences se compensent. Si pour augmenter la satisfaction du plus grand nombre on doit sacrifier une personne, l'utilitarisme soutient que c'est ce qu'il faut faire.

L'exemple classique est celui des naufragés : un groupe de naufragés est sur un radeau de fortune, mais ce dernier va couler car ils sont trop nombreux. En abandonnant un des membres du groupe on évitera au radeau de couler, mais celui qui sera sacrifié mourra. L'utilitarisme conduit à sacrifier un des membres pour sauver les autres : l'acte de l'abandonner a une conséquence négative pour lui, mais elle est compensée par les conséquences positives pour les autres membres.

Dans un tel cas, l'appellation «sacrifice» est relative. Les anti-utilitaristes parleront de sacrifice, mais les utilitaristes préféreront sauvetage. Selon qu'on se place du point de vue de l'individu sacrifié ou des individus sauvés, le vocabulaire peut changer.

Cependant l'accusation de sacrifice peut porter sur des cas où le «sauvetage» est moins flagrant. Dans le choix d'un modèle de société, l'utilitariste défendra le modèle qui permet le bonheur du plus grand nombre, indépendamment de la répartition de ce bonheur. Opprimer un groupe social au profit des autres semble par conséquent envisageable dans une perspective utilitariste. Il faut cependant faire justice aux utilitaristes en rappelant qu'aucun ne soutient positivement le sacrifice : sacrifier n'est un devoir que quand il n'y a pas d'autre solution.

On remarquera néanmoins que l'utilitarisme ne commande pas de sacrifier toujours son bonheur à celui de ses identiques. Ce reproche qu'on fait fréquemment à l'utilitarisme de Mill est un faux procès.

Si, en effet, je vis dans une société juste et que j'y occupe la place que je mérite, on ne voit pas pourquoi je devrais brimer mon bonheur pour satisfaire les désirs d'autrui. Si, par exemple, j'ai réussi un concours auquel mon voisin a échoué, il ne serait ni rationnel ni juste que je lui cédasse ma place seulement pour augmenter son bonheur car il vaut mieux vivre dans une société qui frustre certains de ses membres mais réserve quand même à chacun la place qu'il mérite. Une telle société n'éliminera jamais la frustration, mais maximisera tout de même le bonheur agrégé.

C'est pourquoi on peut estimer, à l'instar de David Brink (opus cité supra, pp. 273-283), que la planification de sa propre carrière professionnelle, qui est un élément important du bonheur individuel, ne s'oppose pas à l'altruisme dans une société juste. Car il est juste de donner aux plus méritants, dans une telle société, la place qu'ils méritent. L'effort pour vivre et travailler consciencieusement dans une société juste qui récompense le mérite ne s'oppose pas à l'altruisme puisqu'un tel effort profite à n'importe qui et place ceux qui le méritent à la place qu'ils méritent. En faisant l'effort de donner le meilleur de moi-même dans la poursuite de ma carrière personnelle, je sers la totalité de ma société.

C'est aussi, soit dit en passant, la raison pour laquelle la théorie des sentiments moraux chez Adam Smith ne s'oppose pas à sa théorie de la main invisible : on a quelquefois raison de poursuivre son intérêt personnel s'il s'accorde à l'intérêt général de la société. Et c'est aussi l'intuition de Rawls.

La neutralité impliquée par l'utilitarisme (c'est-à-dire le principe moral de considérer que mon bonheur n'a ni plus ni moins d'importance que celui de mon voisin) ne commande par conséquent pas forcément de sacrifier son bonheur personnel.

Impartialité et délaissement de l'agent

Bien que cette critique porte même sur d'autres théories morales, l'utilitarisme a été critiqué pour son impartialité. L'impartialité demandée à l'agent serait en effet délétère pour ce dernier : pour être moral il faudrait ne plus être soi-même. L'ensemble des processus visant à acquerir un point de vue impartial sont en effet des processus dépersonnalisants (essayer de se mettre à la place de l'autre, par exemple).

Cette attaque peut être rapprochée de la critique du délaissement de l'agent moral. Pour l'utilitarisme c'est l'acte qui compte, quel que soit l'agent qui l'accomplisse. Cependant on peut penser qu'il y a une différence quand j'accomplis ou non l'action moi-même.

Bernard Williams propose un exemple dans lequel les conséquences restent inchangées quel que soit l'agent. Un scientifique œuvrant dans une firme se voit demander de fabriquer une arme qui sera utilisée de façon certaine pour tuer des milliers de personnes : s'il accepte il devra fabriquer l'arme, s'il refuse la firme trouvera quelqu'un d'autre et l'arme sera fabriquée quand même . L'utilitarisme ne permet pas de choisir ce qu'il faut faire, néenmoins il semble quoique l'agent soit face à un problème moral. Il se pourrait par conséquent qu'on ne puisse pleinement évacuer l'agent du questionnement sur la moralité.

Cela dit, on comprend mal a) pourquoi le reproche d'une excessive impartialité demandée à l'agent est fréquemment fait à l'utilitarisme et pas au kantisme, b) comment un tel reproche peut être compatible avec celui, aussi courant, qui voit dans l'utilitarisme une forme particulièrement élaborée du relativisme moral et de l'égoïsme[3].

Notes et références

  1. Reasons and Persons, Clarendon Press, Oxford, 1986, p. 381-418
  2. Le juste et le vrai : études sur l'objectivité des valeurs et de la connaissance, Fayard, Paris, 1995, pp. 405-438
  3. cf. par exemple les critiques du MAUSS [1]

Bibliographie

Voir aussi

Liens externes

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