Raison

La raison est une faculté de l'esprit humain dont la mise en œuvre nous sert à fixer des critères de vérité et d'erreur, de discerner le bien et le mal et de mettre en œuvre des moyens en vue d'une fin donnée.



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Le Songe de la Raison produit des monstres, par Francisco Goya

La raison est une faculté de l'esprit humain dont la mise en œuvre nous sert à fixer des critères de vérité et d'erreur, de discerner le bien et le mal et de mettre en œuvre des moyens en vue d'une fin donnée. Cette faculté a par conséquent plusieurs emplois, scientifique, technique et éthique.

Par suite, on peut distinguer, au point de vue des normes rationnelles :

Étymologie

Le mot raison vient du latin ratio, traduction problématique du concept grec de logos. Le mot grec veut dire parole, discours, théorie, raison, etc ; le mot latin n'a pas tous ces sens, mais contient l'idée de lien.

Cependant, à l'endroit où les Grecs étaient des orateurs, les Romains étaient avant tout "comptables" : ratio désigne en premier lieu le calcul, la supputation, le compte. Par la suite, il sert à désigner les relations commerciales, avant enfin d'acquérir le sens que nous lui connaissons (cf dictionnaire Gaffiot)

Le Logos est aussi un nom donné à Dieu. L'évangile de Jean dit Au commencement était le Logos. Ce thème fut longuement commenté dans le discours de Ratisbonne.

Principes du raisonnement

Principe d'identité

Le discours philosophique a besoin de cohérence. Une expression de ce besoin est le principe d'identité qui décrit que ce qui est , est soi même. C'est , selon Aristote (Métaphysique, livre gamma), l'exigence principale du discours rationnel. Si on ne l'admet pas, le sens des concepts peut changer à tout instant, ce qui revient à dire qu'on ne peut rien dire qui ne soit contradictoire. Une chose est ce qu'elle est (A=A)

Principe de non-contradiction

Aristote formule ainsi ce principe : une même chose ne peut pas, en même temps et sous le même rapport, être et ne pas être dans un même sujet. (A est différent de nonA)

Principe du tiers exclu

On ne peut attribuer que 2 états à une affirmation, un état et son contraire (ou l'absence d'état). Il n'existe pas de troisième état "intermédiaire". Exemple : Soit il neige, soit il ne neige pas. Et s'il neige "un peu", alors il neige. Ce principe apparaît moins bien entendu que les trois autres.

Principe de causalité

Ce principe sert à rendre intelligible le devenir, car si toute chose a une cause, alors une raison permanente d'un phénomène peut être trouvée. En supposant ainsi qu'une même cause produit toujours le même effet, la raison dispose d'un critère de connaissance. Tout effet a une cause et dans les mêmes conditions la même cause produit les mêmes effets.

Ce principe ne vaut que à l'endroit où le temps peut être défini sans ambiguïté, ce qui est toujours le cas à l'échelle macroscopique, mais pose des difficultés à l'échelle quantique.

Hume remet néanmoins en cause l'aspect rationnel de la causalité. En effet, il prend l'exemple d'un billard : la pensée commune est que c'est parce que la première bille a heurté la seconde qu'elle s'est mise en mouvement. Mais Hume y voit une succession d'évènements, une succession non pas logique mais chronologique. Il pense qu'il faut revenir à l'observation, et on n'observe jamais la causalité. Pour pouvoir opérer cette substitution, il faut s'assurer que l'opération causale soit légitime, fondée. Cette idée de causalité est une accoutumance qui nous permet d'anticiper. Mais celle-ci n'a pas de légitimité probatoire, on ne peut tirer une certitude de l'avenir du passé. Il parle ainsi de probabilisme, et non de rationalisme.

Catégories du raisonnement

Plusieurs philosophes (Kant, Renouvier, etc) ont cherché a établir les cadres conceptuels de la raison ainsi qu'à comprendre selon quelles catégories nous formulons des jugements : unité, pluralité, affirmation, négation, substance, cause, possibilité, obligation, etc. La possibilité d'une catégorisation achevée et complète supposerait que la pensée humaine soit immuable dans ses principes. Elle supposerait par conséquent une raison semblable à elle-même et sans dynamisme au niveau de ses normes qui seraient inchangeables. On peut au contraire estimer qu'il est envisageable de faire la genèse de la raison, genèse qui nous ferait voir comment se sont constituées ces catégories. Cette opposition, raison constituée - raison en devenir, est , particulièrement schématiquement, l'opposition du rationalisme et de l'empirisme.

Rationalisme et empirisme

Le rationalisme identifie la raison aux principes que nous avons énoncés. Cette raison est par conséquent un dispositif, et il est le même chez l'ensemble des hommes (voir Descartes, Discours de la méthode). Cette raison est aussi la lumière naturelle par laquelle nous saisissons les idées innées que Dieu a mises en nous : la vérité est en nous, préformée, a priori et constituant le fond de notre pensée. De ce point de vue, l'esprit humain est mis en rapport de manière spécifique avec le divin ; en effet, dans certaines doctrines, la raison humaine peut se fondre en Dieu (Malebranche, Spinoza, etc). Ainsi l'homme ne pense-t-il pas, mais est pensé en Dieu par l'intermédiaire de sa raison. C'est cette thèse extrême du rationalisme que Thomas d'Aquin avait combattue, quand il s'opposait sur ce point à Siger de Brabant.

A l'opposé, l'empirisme n'admet pas que la raison soit constituée de principe a priori. La raison est une tabula rasa sur laquelle s'impriment les données de l'expérience. La connaissance venant par conséquent entièrement de l'expérience, il n'y a que des principes a posteriori. Ainsi Locke combat-il contre Descartes dans son Essai sur l'entendement humain. L'étude des principes de la raison se fera alors à partir de la sensation, de l'habitude, de la croyance, de la succession régulières d'impressions, de l'association d'idée, etc.

Ces deux perspectives sur la nature de la raison ne sont pas totalement inconciliables. Le rationaliste peut abandonner les idées innées, et admettre l'expérience ; l'empirisme peut admettre l'existence de principes innés. Chacune de ces deux doctrines est en fait incomplète. Le rationaliste, en fondant l'esprit humain sur l'unique raison semblable à elle-même, ne rend pas compte de l'ensemble des processus irrationnels qui se manifestent dans la pensée. Mais, d'autre part, l'empiriste nie toute activité de l'esprit, et n'admet pas qu'un principe d'ordre puisse être inné, laissant ainsi la pensée à la contingence de l'expérience. Or, on constate que la raison a une certaine puissance d'ordonnancement.

Puissance normative de la raison

Selon Aristote (Métaphysique, livre A), le rôle du philosophe est d'ordonner. En effet, le philosophe est celui qui consacre sa vie à la pensée ; il pèse et évalue toute chose. Par suite, il fait la lumière sur ce qui était obscur et y met bon ordre. Le philosophe, c'est par conséquent, parmi les hommes, la raison même. Au-delà des catégories déjà constituées de la raison, véritable dispositif de vérités qui peut être socialement institué, le philosophe se sert de la raison comme puissance constituante : il sape l'ancien ou l'assimile, bâtit sur de nouveaux fondements et crée de nouvelles normes, une nouvelle raison. Par conséquent l'activité de la raison dynamique se confond avec l'activité même du philosophe : il invente, crée, organise, synthétise, résout, etc. Bref, philosophe et raison sont des principes d'ordre.

Normes rationnelles et morales

Étant donné que la raison décrit des normes, elle nous donne des règles d'action qui régulent notre comportement. Elle nous permet ainsi de voir clairement l'objectif que nous voulons atteindre et de mettre en œuvre des moyens corrects. Mais elle nous donne aussi les moyens de vivre en accord avec nous-mêmes, avec les principes que nous nous sommes fixés pour conduire notre vie. En ce sens, elle nous sert à discerner les valeurs morales et leur hiérarchie : elle nous montre d'une part ce que nous acceptons, admirons, recherchons, et d'autre part ce que nous ne pouvons tolérer, ce que nous refusons et rejetons. C'est là sa fonction morale discriminante.

Pluralités de la Raison

Certains auteurs, comme Alain de Libera, ont développé une conception pluraliste de la Raison. Il existe plusieurs usages de la Raison ayant chacun leurs normes, leurs exigences propres, qui permettent de distinguer une rationalité philosophique, une rationalité théologique, une rationalité juridique, une rationalité scientifique, une rationalité médicale, etc. Ainsi, l'histoire de la Raison ne se réduirait pas à une histoire de la philosophie.

Limites de la Raison

L'irrationnel

La raison donne des normes. Mais est-elle l'autorité suprême en ce domaine ? Ce qu'elle nous fait connaître est-il infranchissable ? Comme dispositif de principes, il est certain que la raison ne se laisse pas dépasser par des prétentions à une connaissance supra-rationnelle.

Descartes pensait pouvoir recourir à la raison seule pour atteindre avec certitude la vérité. Son célèbre cogito ergo sum montre qu'il raisonnait selon des principes réfléchis de son point de vue. Une connaissance perçue à travers le prisme d'une méthode exclusivement rationnelle [1] peut comporter certains préjugés nuisibles à l'apprentissage en profondeur.

À elle-seule, la raison ne nous fait rien connaître, car l'expérience au minimum est indispensable. Ainsi la matière même de l'expérience est-elle déjà une première limite à la raison. Mais nous ne pouvons pas non plus affirmer avec certitude que ce que nous pensons selon les règles de la raison soit a priori conforme à la réalité en soi. La réalité et ses lois peuvent nous échapper en grande partie, si bien que la raison est confrontée à une résistance de la part d'une forme de non-rationalité et de complexité de la réalité : la normativité de la raison n'explique pas la totalité du monde.

Pascal ne comprenait le monde que dans les rapports entre la globalité et les détails. Dans cet esprit, René Dubos a défini la formule : «penser global, agir local».

Raison et foi

La science nous donne les moyens de parvenir jusqu'à un certain point à la connaissance du monde naturel. Descartes prétendait qu'on pouvait atteindre avec certitude la vérité par les lumières naturelles, "sans les lumières de la foi".

Science et foi ont entretenu à l'ensemble des époques des relations complexes, dans lesquelles on a pu voir les limites de telle ou telle approche.

Article détaillé : relation entre science et religion.

Ces limites ne sont pas les mêmes en théologie. En effet, dans ce domaine de connaissance, la foi nous permettrait de dépasser le donné naturel.

Au XIXe siècle, certains (comme Kierkegaard, philosophe danois) pensent que c'est la foi, plus que la raison, qui est principale. L'expérience de la foi de Kierkegaard, vécue dans la souffrance, lui fait ressentir l'incertitude, tandis qu'on pourrait croire que la raison apporte la certitude.

En 1942, le théologien Henri de Lubac donne Kierkegaard comme exemple de foi dans le Drame de l'humanisme athée.

Il n'est néenmoins pas indispensable de faire cette expérience de souffrance pour faire l'expérience de la foi : nous avons reconnu plus haut les limites de la raison. Parvenu à ces limites, nous n'avons plus de principe d'explication, et nous sommes confrontés à l'altérité radicale du monde. En recherchant l'origine de cette altérité, certains l'expliqueront par l'hypothèse d'un Dieu créateur, d'autres ne formuleront aucune hypothèse, d'autres toujours nieront l'existence de tout principe divin.

Dans l'ensemble des cas, la croyance qu'on choisit n'est manifestement pas entièrement rationnelle.

Raison et transcendance

La question du rapport entre la foi et la raison est développée dans l'encyclique pontificale Fides et Ratio. Cette encyclique constate l'écart entre les deux termes, elle donne un éclairage sur les différents courants philosophiques de ces deux derniers siècles, et souligne les apports de la linguistique et de la sémantique dans le monde contemporain.

Sans opposer foi et raison, elle souligne l'obligation d'un fondement :

«Il n'est pas envisageable de s'arrêter à l'unique expérience ; même lorsque celle-ci exprime et manifeste l'intériorité de l'homme et sa spiritualité, il faut que la réflexion spéculative atteigne la substance spirituelle et le fondement sur lesquels elle repose.»

Bibliographie

Références

  1. Le Discours de la méthode fut le premier ouvrage de philosophie publié en français, d'où sa notoriété. Voir aussi le contexte d'élaboration de la philosophie cartésienne dans Cartésianisme.

Voir aussi

Articls connexes

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