Jean Duns Scot

Jean Duns Scot, dit aussi John Duns Scotus en anglais, Johannes Duns Scotus en allemand, surnommé le «Docteur subtil», est un théologien et philosophe écossais, fondateur de l'école scolastique dite scotiste.



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  • Jean Duns Scot, franciscain, théologien et philosophe écossais (1270-1308)... parle du but de l'humanité qui est de partager la vie trinitaire de Dieu.... (source : editionsducerf)
Jean Duns Scot
Philosophe écossais
Moyen Âge
JohnDunsScotus.jpg
Naissance : 1266 (Duns)
Décès : 1308 (Cologne)
École/tradition : Scolastique, Franciscains
Principaux intérêts : Métaphysique, épistémologie, logique, théologie, angélologie, éthique
Idées remarquables : Univocité de l'être, principe d'individuation (eccéité), Immaculée Conception de Marie
Œuvres principales : Ordinatio ; Opus Oxoniense (Œuvre oxonienne)  ; De primo principio (Du premier principe)  ; Reportatio Parisiensis (Conférences parisiennes)
Influencé par : Aristote, Augustin, Boèce, Avicenne, Anselme, Averroès, Henri de Gand, Thomas d'Aquin, Pierre de Jean Olivi, Gonzalve d'Espagne
A influencé : Les Franciscains, Pierre Auriol, Guillaume d'Ockham, Pic de la Mirandole, Leibniz, Peirce, Gilson, Heidegger, Deleuze

Jean Duns Scot (vers 1266 à Duns - 1308 à Cologne), dit aussi John Duns Scotus en anglais, Johannes Duns Scotus en allemand, surnommé le «Docteur subtil» (Doctor subtilis), est un théologien et philosophe écossais, fondateur de l'école scolastique dite scotiste. Il fut la fierté de l'ordre franciscain, et influença profondément Guillaume d'Ockham, de la même manière que Thomas d'Aquin le dominicain fut admiré de son ordre. L'école scotiste et l'école thomiste seront constamment en conflit, suivant les rivalités des deux ordres mendiants.

La philosophie scotiste est d'une extraordinaire complexité[1]. Duns Scot oppose à la doctrine thomiste de l'ressemblance de l'être sa propre doctrine de l'univocité : le concept d'étant se dit de la même manière pour tout ce qui est , y compris Dieu[2]. La différence entre Dieu et les créatures n'est pas une différence d'être comme chez Thomas d'Aquin ou Maître Eckhart, elle tient à ce que Dieu est illimité et la créature finie, sur un même plan ontologique. D'autre part, Duns Scot élabore une métaphysique de la singularité basée sur le concept d'individuation.

L'éthique de Jean Duns Scot met l'accent sur la volonté personnelle et la charité, dans la lignée d'Augustin et Bonaventure. En théologie, le docteur franciscain est en particulier réputé pour son angélologie, mais aussi pour sa théorie de l'Immaculée conception de Marie, critiquée par les Dominicains. On lui donne à ce propos un autre surnom, le «Docteur marial»[3], qui avait aussi été attribué à Bernard de Clairvaux.

Biographie

Théologien franciscain (1266-1308). Né à Duns, en Écosse, en 1266 (ou fin 1265).

Franciscain, enseignant aux universités d'Oxford et de Paris. Il prit courageusement la défense du pape Boniface VIII dans son conflit avec le roi de France, Philippe le Bel, et dut pour cela subir un exil momentané. Défenseur de la doctrine de l'Immaculée conception, il fut en butte à l'hostilité de certains maîtres dominicains.

En 1302, Duns Scot participe à la question disputée sur la louange de Dieu. C'est son maître Gonzalve d'Espagne qui est en position de disputant, et l'objectant n'est autre que Maître Eckhart. Cette controverse oppose le volontarisme de Gonzalve d'Espagne, le dirigeant des Franciscains, à l'intellectualisme du célèbre dominicain Maître Eckhart[4]. Ce dernier rapporte la discussion dans un sermon : «J'ai dit dans l'école que l'intellect était plus noble que la volonté, quoiqu'elles appartinssent l'une et l'autre à cette lumière. Un maître a dit alors dans une autre école que c'était la volonté qui était plus noble que l'intellect [... ]»[5].

Il mourut à Cologne le 8 novembre 1308. Sa vie est d'autre part peu connue et a donné lieu à bien des légendes. Il sera béatifié le 20 mars 1993 par le pape Jean-Paul II, à Rome.

Le problème de l'individuation

Duns Scot invente le concept d'individuation ou «eccéité» : il critique les philosophies qui donnent trop d'importance au mode d'être général et qui ne peuvent expliquer l'existence d'individus singuliers. Sa cible principale, selon Paolo Virno, est l'hylémorphisme[6] : c'est-à-dire la théorie qui définit tout être comme un composé de matière et de forme, la matière assurant l'individuation de par son indétermination originelle, et la forme assurant l'actualisation de la matière. Cette théorie est une radicalisation de l'ontologie aristotélicienne, et on la trouve par exemple chez Thomas d'Aquin[7]. Scot s'y oppose, et refuse d'admettre que la matière, indéterminée, puisse individuer des êtres. Ce ne saurait non plus être le rôle de la forme, qui est toujours générale. La cause de l'individualité serait par conséquent l'eccéité, ou individuation : ce qui fait que Socrate est l'individu Socrate, c'est sa «Socratéité» elle-même. Il n'y a pas d'autre cause de l'individuation à chercher que l'individuation elle-même : aucune autre cause ne saurait expliquer l'existence d'individus singuliers. Pour démontrer sa thèse, Scot utilise le paradigme angélologique : comment peut-il y avoir des anges singuliers et différenciés, si l'ange n'est que pure forme (c'est-à-dire dépourvu de matière individuante, et déterminé généralement seulement)  ? Il y a là une contradiction : la composition de matière et de forme est insuffisante pour expliquer l'individualité des anges. Il faut par conséquent postuler un principe antérieur à la composition de forme et de matière, et ce principe est l'individuation ontologique.

Paolo Virno retrace une continuité philosophique entre Duns Scot et Gilbert Simondon : leur position commune serait, selon le philosophe italien, un refus de l'universel et de l'individu à la fois, au nom de l'individuation comme processus[6]. En effet, l'universel sert à désigner l'effacement total de la singularité, l'indifférenciation absolue ; et l'individu sert à désigner une entité figée, statique, au contraire de l'individuation ou devenir-individu, qui sert à désigner la véritable singularité. Cette interprétation est proche de celle de Gilles Deleuze, et apparente Duns Scot à la gauche philosophique : la notion d'individuation (ou encore «transindividuation», «individuation collective», selon la terminologie de Simondon) s'oppose ici à la notion libérale d'individu comme source limitée et déterminée de la propriété privée et du droit.

Le concept d'eccéité sera repris et critiqué par Leibniz, qui était de tendance anti-scotiste[8]. En effet, selon Yvon Belaval, Leibniz donne une interprétation épistémologique du principe d'individuation, alors que la version de Scot était ontologique.

Philosophie et méthode

Raison et révélation

Duns Scot, comme une grande partie des philosophes de son temps, sépare nettement philosophie et théologie, mais recourt quelquefois à l'une pour éclairer l'autre. Néanmoins c'est la philosophie qui tend en particulier à prendre le plus de place dans son œuvre, jusque dans les questions touchant la révélation. On peut ainsi dire que la pensée de Duns Scot est préoccupée de tirer l'ensemble des conséquences rationnelles du dogme de la liberté de la création divine. Mais, rejetant l'ensemble des raisonnements censés expliquer les plans divins, il affirme le caractère arbitraire des lois instituées par Dieu : «Non quærenda ratio quorum non est ratio.» (on ne doit pas chercher la raison de ce dont il n'y a pas de raison). Sa méthode a ainsi pu paraître purement critique à l'égard de la raison et être une forme de scepticisme.

Connaissances en soi et comparé à nous

Duns Scot définit la science comme l'intuition complète de l'objet de cette science, i. e. la connaissance de son essence et des conséquences qui découlent de ce principe. Mais c'est une connaissance qui n'est pas pour nous envisageable, et il distingue alors la science en soi et la science pour nous. Il y aura par conséquent deux méthodes scientifiques bien différentes :

«Le propre de la métaphysique est de fonder ses divisions et définitions sur l'essence, puis de faire des démonstrations par la considération des causes principales totalement premières. Mais c'est le propre de la métaphysique en soi.»

Cette connaissance a priori n'est pas envisageable, car :

«[... ] par suite de la faiblesse de notre entendement, c'est en partant des choses sensibles et moins connues en elles-mêmes que nous venons à la connaissance des choses immatérielles qui sont en soi plus connues et devraient être en métaphysique prises comme les principes de la connaissance des autres choses.» (Questions sur la Métaphysique)

Nous ne pouvons par conséquent partir de la notion de Dieu pour en déduire tout le reste. Rien ne nous est naturellement connu avant l'expérience qui nous vient des sens (il n'y a pas d'idée innée, ni d'intuition de l'absolu), et toute connaissance sera ainsi a posteriori.

Division des sciences

Il divise les sciences en deux suivant leur objet : d'une part les sciences qui portent sur des êtres (mathématiques, métaphysique, physique qui sont les sciences théorétiques d'Aristote)  ; d'autres part les sciences qui ont pour objet les formes de la pensée et les lois du langage (logique, rhétorique, grammaire). Dans la logique, il distingue la logique formelle (qui est une science, i. e. une théorie des démonstrations nécessaires) et la logique pratique (qui est un art de la discussion sur ce qui est probable).

La connaissance

Aristote distinguait la sensation, qui n'existe pas sans les organes corporels (elle est par conséquent commune à l'ensemble des animaux) et l'intellect qui en est indépendant (du moins dans l'interprétation scolastique du Philosophe) et n'appartient qu'à l'homme. Cette distinction est reprise dans la scolastique. L'étude de ces facultés pose les problèmes suivant pour la connaissance :

La sensation

Duns Scot admet l'existence de cinq sens externes (sièges et sujets de la sensation) et d'un sens commun interne. Il rejette le sens appréciatif de certaines théories selon lesquelles ce sens est une faculté inférieure à l'entendement, et qui ferait sentir sans juger ce qui utile et ce qui est nuisible. Il semble en outre quelquefois confondre en un seul sens le sens commun, la mémoire (car le temps n'est pas perçu par les sens) et l'imagination (car l'imagination complète quelquefois les sensations).

Les cinq sens se distinguent par leur organe ; chaque sens fait connaître des contraires du même ordre. Quant au sens commun, cause et racine des sens spécifiques, et qui a sa base dans le cœur et sa terminaison dans le cerveau, il a pour objet les sensibles propres et les sensibles communs, telles que la grandeur et la figure. Il nous fait ainsi connaître les différences des sensibles d'ordres différents. Duns Scot emploie l'image du centre du cercle : le centre reçoit les informations de chaque sens qui sont à la périphérie.

Pour Duns Scot, la sensation n'est pas entièrement passive ; elle a une certaine activité (De anima, 7). En effet, s'il faut qu'un organe soit en premier lieu modifié pour qu'il y ait sensation, il peut y avoir des modifications sans sensations lorsque l'activité de l'âme est suspendue ou tournée d'un autre côté. Il faut par conséquent que l'âme agisse avec la cause de la modification d'un organe pour que se produise une sensation.

Dans la scolastique, ces modifications des organes sont des impressions d'espèces sensibles, dont Duns Scott distingue trois sortes (De Rerum Principio, 14)  :

Cette théorie doit dans un premier temps être distinguée de la théorie des émanations de Démocrite et d'Épicure ; en effet, l'émanation est produite par les mouvements des atomes, et sur ce point Aristote ne se prononce pas. Par contre, la scolastique admet que la sensation soit produite par un changement dans le milieu entre l'objet et l'organe ; la connaissance n'est ainsi pas directe. Duns Scot semble cependant admettre la possibilité d'une connaissance sans milieu intermédiaire dans le cas du toucher (et cela, au contraire d'Aristote).

Il reste que la sensation nous fait connaître directement les qualités des choses telles qu'elles sont , mais cette connaissance a besoin de l'entendement.

L'intellect

«L'intellect a des opérations propres qui le distinguent de la puissance sensitive : ces opérations sont la conception universelle, l'analyse et la synthèse, le raisonnement.» (In ium. sent. 3, 6).

L'intellect nous fait par conséquent concevoir les espèces et les genres, les principes et les liens entre nos idées. L'objet correct de l'intellect est l'être généralement, i. e. que toutes nos pensées se ramènent aux catégories de l'être, car tout ce que nous pensons (genre, espèce, individu, rapport, qualité) sont des êtres ou des modifications de l'être. Mais il ne nous fait rien connaître sans le secours des sens, de même que sans la possession de l'intellect et la réflexion sur ses opérations, nous n'avons pas la science mais uniquement des sensations par lesquelles nous ne pouvons pas nous élever à la question de la vérité et de la réalité d'une chose sentie. Réduit à la sensation, à un état animal, nous sentons mais ne jugeons pas :

«Savoir c'est percevoir la vérité d'une chose ; tel n'est pas le rôle du sens, mais uniquement de la raison.» (Ibid. )

Ainsi l'intellect reconnait-il la vérité ; mais, en outre, c'est par lui que nous acquérons la certitude sur des choses spécifiques. L'intellect exerce alors un contrôle sur les sens pour éviter l'erreur :

L'intellect découvre par conséquent dans les sens ce qui est certain ; et , en conséquence, selon Duns Scot, il peut connaître directement les particuliers. «De grands hommes se sont trompés» sur ce point (i. e. Thomas d'Aquin), en affirmant que l'intellect a pour objet de connaissance immédiat l'universel dégagé de l'espèce sensible, et en suivant Aristote selon qui le particulier n'est connu que par les sens. Selon Thomas, pour déterminer ce qui individualise un être, il faut le caractériser des termes qui sont des genres (tel individu est un homme, il est théologien, il est ceci et cela, etc. ), jusqu'à ce que nous soyons obligés de distinguer deux individus par leurs espèces sensibles. Or, pour Duns Scot, cette distinction par les espèces sensibles est précisément un jugement de l'intellect ; c'est l'intellect qui juge de la vérité des données des sens, par conséquent les espèces sensibles ne nous font pas connaître les individus.

Les universaux

L'intellect conçoit les choses générales ; mais comment arrivons-nous à ces connaissances ? La connaissance des universaux implique une généralisation et la connaissance des lois : ainsi connaissons-nous à part l'idée d'animal et les qualités qu'on lui rattache. Duns Scott rejette l'idée que nous puissions connaître les universaux par un principe supérieur ou une sorte de révélation surnaturelle ; mais il rejette aussi l'idée que l'universalité puisse venir des sens (car ils ne saisissent que la présence d'un objet).

Il faut alors distinguer deux rôles de l'intellect, un rôle par lequel il produit l'universel, et un rôle par lequel il le connaît. C'est à dire, il faut distinguer un intellect actif et un intellect envisageable. L'intellect envisageable est la pensée qui en acte ou en puissance ; et l'intellect actif est ce qui cause la pensée. L'intellect est alors un habitus principiorum, un état des principes, ce que va expliciter la théorie des espèces intelligibles.

L'espèce intelligible

De cette division de l'intellect en agent et envisageable découle en effet l'idée de l'existence des espèces intelligibles. L'espèce intelligible est définie comme le produit de l'intellect agent en transformant les données des sens ou de la mémoire. Tandis que l'espèce sensible est dans l'âme et dans l'organe, l'espèce intelligible est dans l'âme, et elle est «une forme nouvelle que revêt l'intelligence.» L'universel est par conséquent crée et pensée ; ce qui vient alors à l'intelligence, après avoir reçu des images, c'est une forme qu'elle se donne à elle-même et qui précède logiquement la pensée, et qui subsiste lorsque la pensée n'est plus en acte. Mais ce qui subsiste n'est pas une idée (car on saurait qu'on l'a), c'est une réalité supérieure à la pensée ainsi qu'à la représentation, étant donné que, au contraire de la pensée, elle est permanente.

La théologie

Les preuves de l'existence de Dieu

Duns Scot pense que Dieu peut être cherché par la raison, même s'il y a une révélation, car croire ce n'est pas comprendre. Il y a par conséquent une science de Dieu, et la connaissance que nous pouvons en avoir comporte plusieurs degrés :

La théologie humaine a besoin des autres sciences, mais elle leur reste néenmoins supérieure par la nature de son objet. Ainsi les sciences sont-elles subordonées à la foi. La philosophie relève de la théologie et doit s'accorder avec les Écritures, quoiqu'elle en soit indépendante. Que peut alors la raison naturelle pour connaître Dieu ? Puisque Dieu seul se connaît sub ratione deitatis, nous avons besoin de démonstrations.

Nous pouvons connaître qu'il y a un Dieu, i. e. un être illimité et indispensable, mais cette connaissance n'est pas la connaissance de l'essence. Nous savons que Dieu est , nous ne savons ce qu'il est . La connaissance de l'essence de Dieu nous ferait connaître a priori son existence ; en l'absence de cette connaissance, nous devons raisonner a posteriori, i. e. que nous ne formons l'idée de Dieu que selon le témoignage des sens, et c'est en remontant de l'effet à la cause que nous pouvons apporter la preuve de son existence.

Ce raisonnement débute par la question de savoir s'il y a quelqu'être illimité : utrum in entibus sit aliquid actu existens illimitétum. Nous avons en effet l'idée d'un être illimité, mais c'est une notion constituée avec autres notions. Dieu devra alors être conçu comme cause efficiente : puisque le néant ne peut rien produire, et qu'une chose ne peut se produire elle-même, tout ce qui est produit est produit par autre chose ; et cet autre chose, parce qu'on ne peut remonter à l'illimité, doit être par elle-même et n'être pas produite. Ainsi chaque être est-il dans une série et causé par autre chose que soi, mais en dehors de cette série, il y a une cause efficiente d'une autre nature. La série contingente des êtres suppose un être indispensable.

Cette cause première est aussi la fin suprême, en effet :

Duns Scot propose aussi une preuve par l'idée de nature éminente.

Attributs de Dieu

Duns Scot en déduit que Dieu est indispensable, un, possède intelligence et volonté, qu'il est illimité.

En effet, un être qui est par soi ne peut être produit ni détruit, c'est un être nécessaire ; cet être ne peut qu'être unique, car par quoi pourrait se différencier deux êtres nécessaires si ce n'est par quelque accident qui contredirait leur nature ? Il ne peut par conséquent y avoir deux natures éminentes.

Postérité

Duns Scot est admiré et sa pensée est institutionnalisée au Moyen Âge[9], faisant de nombreux disciples d'une même école (scotiste), opposée aux principaux courants de son temps, surtout le thomisme et le nominalisme (ce dernier connaîtra d'ailleurs un progrès notable sous l'égide d'un disciple hétérodoxe de Duns Scot, le philosophe et logicien franciscain Guillaume d'Ockham, qui privilégie le dialogue avec son maître pour développer sa propre pensée dans ses œuvres).

La pensée scotiste est ensuite ridiculisée à la Renaissance par les principaux intellectuels de l'époque, par exemple Érasme[10], à l'exception de Pic de la Mirandole[11]. Ainsi, le surnom de «docteur subtil» attribué à Duns Scot est à double sens. Il désignait à l'origine une pensée rigoureuse et fine ; à la Renaissance il sert à désigner l'excès de subtilités vaines et obscures. Qui plus est , Duns Scot est nommé «Maistre Jehan d'Escosse» par Rabelais qui le caricature dans Gargantua (à la fin du chapitre XII, où Maître Jean d'Écosse sert de caution à l'opinion que «la béatitude des héros et semi-dieux est en ce qu'ils se torchent le cul d'un oison»[12]).

Oubliée par les Modernes (ici encore il y a une exception notable : Leibniz, qui se mit à l'école du scotisme dans sa jeunesse intellectuelle[8]), la philosophie scotiste ressurgit de manière inattendue chez des philosophes contemporains particulièrement différents.

Peirce s'en réclame pour fonder une métaphysique scientifique, à partir de la compréhension de l'être comme genre logique ou concept général, faisant de Scot un précurseur du pragmatisme[13].

Heidegger lui consacre sa thèse de doctorat, considérant Scot comme un des penseurs qui finalisent au Moyen Âge l'ontothéologie, c'est-à-dire la réduction de l'Être à Dieu comme étant suprême et général[14].

Deleuze lit Scot comme un penseur anti-théologique : la doctrine de l'univocité de l'être (l'étant est commun à Dieu ainsi qu'aux créatures) serait une arme contre la conception analogique et transcendante de Dieu (Dieu est Être de manière suréminente, sans commune mesure avec la totalité du créé). Duns Scot anticiperait ainsi la philosophie immanentiste de Spinoza[15] ; il remplacerait le couple de la théologie (sacra doctrina) et de la philosophie (conçue comme ancilla theologiæ, servante de la théologie) fondé sur l'analogia entis par une ontologie unique, dépliant l'être et la pensée sur un même plan d'immanence.

Œuvres

Traductions françaises

Bibliographie

Travaux biographiques

La sans doute légendaire inhumation prématurée de Duns Scot a été réfutée par des franciscains du dix-septième siècle, surtout :

La première attestation connue de ce thème (vers 1400) a été publiée dans :

Philosophie de Duns Scot

(par ordre alphabétique)

Réception par la postérité

Notes et références

  1. Raison pour laquelle il n'est pas au programme de philosophie au Lycée, au contraire de ses confrères scolastiques Anselme de Cantorbéry, Averroès, Thomas d'Aquin et Guillaume d'Ockham.
  2. Cf. l'article d'Olivier Boulnois, «Ressemblance et univocité selon Duns Scot. La double destruction», Les études philosophiques, 1989.
  3. Cf. Schmutz J., L'héritage des subtils cartographie du scotisme de l'âge classique, Les études philosophiques 2002/1, n° 57, p. 73.
  4. Cf. Florence Malhomme et Anne Gabrièle Wersinger (dir. ), Mousikè et aretè. La musique et l'éthique de l'Antiquité à l'âge moderne, Vrin, 2007, p. 157 sqq. La controverse a été regroupée sous le titre Question de Gonzalve d'Espagne contenant les "Raisons d'Eckhart", dans Maître Eckhart à Paris. Une critique médiévale de l'ontothéologie, BEHE, PUF, 1984.
  5. Maître Eckhart, Traités et sermons, éd. GF-Flammarion, 1995, trad. Alain de Libera, sermon 9 : Quasi stella matutina... , p. 278.
  6. Cf. l'article de Paolo Virno, «Les anges et le general intellect. l'individuation chez Duns Scot et Gilbert Simondon», Grande variétés n°18, Automne 2004.
  7. Cf. Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ia, q. 3, a. 2. Dans cette même Question, Thomas exclue logiquement Dieu de l'hylémorphisme, limitant par-là même le domaine de l'ontologie de la composition matière/forme aux créatures uniquement. Cf. aussi ibid. , Ia, q. 14, a. 11.
  8. Cf. Yvon Belaval, Leibniz : initiation à sa philosophie, ch. 1 : «La formation», Vrin, 2005, p. 44.
  9. Jacob Schmutz parle de «théologie normale» au sens de T. S. Kuhn. Cf. Schmutz J., L'héritage des subtils cartographie du scotisme de l'âge classique, Les études philosophiques 2002/1, n° 57, p. 53 et p. 68.
  10. Cf. Érasme, Éloge de la Folie, LIII.
  11. Jean Pic de la Mirandole consacre une section à Duns Scot dans ses 900 conclusiones, à l'instar des plus grands philosophes tels Plotin et Thomas d'Aquin.
  12. Cf. François Rabelais, Gargantua, ch. XII, éd. par Gérard Defaux, Deuxième édition revue et corrigée; Ouvrage publié avec le concours du Centre National du Livre; Le Livre de Poche, Bibliothèque classique, 2003, p. 181.
  13. Cf. Claudine Tiercelin, dans les actes du colloque Duns Scot à Paris, Turnhout, Brepols, 2005.
  14. Cf. Martin Heidegger, Le Traité des Catégories et de la signification chez Duns Scot, Gallimard, 1970.
  15. Cf. Pierre Montebello, Deleuze : la passion de la pensée, ch. II : «Le paradoxe de l'univocité», Vrin, 2008.

Voir aussi

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