Claude Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss, né le 28 novembre 1908 à Bruxelles, mort le 30 octobre 2009 à Paris, est un anthropologue et ethnologue français qui a exercé une influence décisive sur les sciences humaines dans la seconde moitié du XXe siècle en étant...



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Claude Lévi-Strauss
Anthropologue et ethnologue français
XXe siècle
Claude Lévi-Strauss en 2005.
Claude Lévi-Strauss en 2005.
Naissance : 28 novembre 1908
Décès : 30 octobre 2009 (à 100 ans)
École/tradition : Structuralisme
Principaux intérêts : Ethnographie, linguistique, mythes, parenté, totémisme
Idées remarquables : Anthropologie structurale, mythographie, pensée sauvage, prohibition de l'inceste
Œuvres principales : Les Structures élémentaires de la parenté (1949), Race et Histoire (1952), Tristes Tropiques (1955), Anthropologie structurale (1958), Le Totémisme actuellement (1962), La Pensée sauvage (1962)
Influencé par : Indiens du Brésil, Boas, Durkheim, Freud, Jakobson, Lévy-Bruhl, Marx, Mauss, Rousseau, Montaigne, Radcliffe-Brown, Saussure, Troubetskoï
A influencé : Althusser, Baudrillard, Bourdieu, Butler, Clastres, Deleuze, Derrida, Descola, Foucault, Godelier, Lacan, Piaget, Sebag, Sperber, Terray

Claude Lévi-Strauss, né le 28 novembre 1908 à Bruxelles[1], mort le 30 octobre 2009 à Paris[2], [3] est un anthropologue et ethnologue français qui a exercé une influence décisive sur les sciences humaines dans la seconde moitié du XXe siècle en étant surtout l'une des figures fondatrices de la pensée structuraliste.

Professeur honoraire au Collège de France, il en a occupé la chaire d'anthropologie sociale de 1959 à 1982. Il était aussi membre de l'Académie française dont il était devenu le premier centenaire[4].

Depuis ses premiers travaux sur les Indiens du Brésil, qu'il avait étudiés sur le terrain entre 1935 et 1939, et la publication de sa thèse Les Structures élémentaires de la parenté en 1949, il a produit une œuvre scientifique dont les apports ont été reconnus au plan international[5]. Il a ainsi consacré une tétralogie, les Mythologiques, à l'étude des mythes. Mais il a aussi publié des ouvrages qui sortent du strict cadre des études académiques, dont le plus célèbre, Tristes Tropiques, publié en 1955, l'a fait connaître et apprécier d'un vaste cercle de lecteurs.

Biographie

Enfance et formation

Claude Lévi-Strauss, issu d'une famille d'artistes[6] d'ancêtres juifs alsaciens[7] des environs de Strasbourg, est né à Bruxelles de parents français. Il est le fils de Raymond Lévi-Strauss, artiste peintre, et d'Emma Levy[8], [9]. La famille réside à Paris. Son père était un peintre portraitiste, qui fut ruiné par l'arrivée de la photographie[10]. Son grand-père maternel, avec qui il a vécu lors de la Première Guerre mondiale, était le rabbin de la synagogue de Versailles[10]. Il est aussi l'arrière-petit fils d'Isaac Strauss, chef d'orchestre à la cour sous Louis-Philippe, puis sous Napoléon III[11].

Il s'installe à Paris dans le 16e arrondissement pour suivre ses études secondaires, en premier lieu au lycée Janson-de-Sailly puis au lycée Condorcet[12]. À la fin de ses années de lycée, il fait la connaissance de un jeune socialiste d'un parti belge et s'engage alors à gauche[10]. Il découvre rapidement les références littéraires de ce parti qui lui étaient jusqu'alors inconnues, incluant Marx. Il est ensuite militant au sein de la Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO), chargé d'animer le Groupe d'Études Socialistes, puis d'assumer le rôle de Secrétaire Général des Étudiants Socialistes[13].

Il poursuit ses études à la Faculté de droit de Paris, où il obtient sa licence, avant d'être admis à la Sorbonne. Il y est reçu troisième à l'agrégation de philosophie en 1931 (il obtiendra un doctorat ès lettres en 1948).

Si ses activités militantes cessent après son départ pour le Brésil, Claude Lévi-Strauss a failli faire une carrière politique à l'instar de nombreuses personnes qu'il fréquentait dans ces années-là. Comme l'écrit son biographe Denis Bertholet : «Sa vie militante a duré plus de huit ans. Il y a cru, il a pensé faire carrière[14]

Missions ethnographiques et premières fonctions académiques

Après deux ans d'enseignement de la philosophie au lycée Victor-Duruy de Mont-de-Marsan et au lycée de Laon, le directeur de l'École normale supérieure, Célestin Bouglé, lui téléphone pour lui proposer de devenir membre de la mission universitaire au Brésil, comme professeur de sociologie à l'université de São Paulo, où il enseigne de 1935 à 1938. C'est ce coup de téléphone qui a décidé de la vocation ethnographique de Lévi-Strauss, expliquera ce dernier dans Tristes Tropiques[15]. De 1935 à 1939, il organise et dirige avec sa première femme Dina, ethnologue de formation, plusieurs missions ethnographiques dans le Mato Grosso et en Amazonie. «L'ethnologie jette un pont entre psychanalyse et marxisme d'un côté, géologie de l'autre. Lévi-Strauss a trouvé la science dans laquelle se marient toutes ses passions antérieures» écrit son biographe Denis Bertholet[16].

En 1938, l'expédition conduite par Claude et Dina Lévi-Strauss traverse l'État du Mato Grosso. Ils partent de Cuiabá, une ancienne ville pionnière de chercheurs d'or, à bord d'une Ford 34. À partir de Diamantino, ils suivent avec des chars à bœufs une ligne télégraphique qui traverse le Cerrado, une brousse à la végétation particulièrement dense. Ils font la connaissance des Nambikwara dont ils rapportent une documentation apportée et 200 photos. En raison d'une infection des yeux, plusieurs membre de l'équipe, parmi lesquels Dina Lévi-Strauss, doivent abandonner la mission. Dina rentre à Sao Paolo, puis à Paris. Le couple se sépara en 1939. Claude Lévi-Strauss poursuit l'expédition avec quelques compagnons. Ils visitent les indiens Mundé et Tupi Kawahib dans l'État du Rondônia. Toutes ces missions auprès de populations indiennes autorisent Lévi-Strauss de réunir les premiers matériaux qui seront à la base de sa thèse sur Les Structures élémentaires de la parenté, soutenue en 1949.

De retour en France à la veille de la guerre, il est mobilisé en 1939-1940 sur la ligne Maginot comme agent de liaison, puis affecté au lycée de Montpellier, après sa révocation en 1940 à cause des lois raciales de Vichy. Il quitte la France en 1941[10] pour se réfugier à New York, alors haut lieu de bouillonnement culturel, où il enseigne à la New School for Social Research[17]. La rencontre avec Roman Jakobson, dont il suit les cours et devient un proche[18], est décisive sur un plan intellectuel. La linguistique structurale lui apporte les éléments théoriques qui lui faisaient jusqu'désormais défaut pour mener à bien son travail d'ethnologue sur les dispositifs de parenté. Il est engagé volontaire dans les Forces françaises libres et affecté à la mission scientifique française aux États-Unis. Il fonde avec Henri Focillon, Jacques Maritain, Jean Perrin et d'autres l'École Libre des Hautes Etudes de New York en février 1942[19].

Apogée scientifique

Rappelé en France en 1944 par le ministère des Affaires étrangères, il retourne aux États-Unis en 1945 pour y occuper les fonctions de conseiller culturel auprès de l'ambassade de France[20]. Il démissionne en 1948 pour se consacrer à son travail scientifique. En 1949, il publie sa thèse Les Structures élémentaires de la parenté[10]. Cette même année, il devient sous-directeur du musée de l'Homme, puis, sollicité par Lucien Febvre il obtient une chaire de directeur d'études à la VIe section de l'École pratique des hautes études, chaire des religions comparées des peuples sans écriture - VIe section qui deviendra plus tard l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS).

Il publie en 1955 ce qui reste son ouvrage le plus célèbre, Tristes Tropiques, livre qui, à mi-chemin de l'autobiographie, de la méditation philosophique et du témoignage ethnographique, connait un énorme succès public et critique : de Raymond Aron à Maurice Blanchot, de Georges Bataille à Michel Leiris, de nombreux intellectuels applaudissent à la publication de cet ouvrage qui sort des sentiers battus de l'ethnologie[21]. Avec la publication de son recueil d'Anthropologie structurale en 1958, il jette les bases de son travail théorique en matière d'étude des peuples premiers et de leurs mythes.

En 1959, après deux échecs, il est élu professeur au Collège de France, à la chaire d'anthropologie sociale[22]. Parmi les mandarins de l'Université, seul Georges Gurvitch ne voit pas d'un bon œil cette élection de Lévi-Strauss mais, explique Denis Bertholet, «Lévi-Strauss n'a plus aucune raison de s'expliquer avec son concurrent»[23]. À l'été 1960 est mise en place la structure d'un laboratoire d'anthropologie sociale qui relève à la fois du Collège de France et de l'École pratique des hautes études[24]. Il obtient de Fernand Braudel que l'unique exemplaire européen des Human Relations Area Files   (en) produit par l'Université Yale soit confié au nouveau laboratoire ce qui fait de cette nouvelle structure «avant même d'avoir lancé recherches et missions [... ] un centre de référence en matière ethnographique»[25].

Il fonde en 1961 avec Émile Benveniste et Pierre Gourou la revue L'Homme qui s'ouvre aux multiples courants de l'ethnologie et de l'anthropologie, et cherche à faciliter l'approche interdisciplinaire.

Du début des années 1960 au début des années 1970, il se consacre à l'étude des mythes, surtout sur la mythologie amérindienne. Ces études – les Mythologiques – donnent lieu à la publication de plusieurs volumes dont le premier, Le Cru et le Cuit, paraît en 1964. C'est à cette époque que le milieu intellectuel, dont Les Temps Modernes, commence à faire entendre des critiques sur la pensée de Lévi-Strauss. Mais c'est aussi, à partir de 1970, l'époque où son œuvre commence à être étudiée pour elle-même avec la publication de Claude Lévi-Strauss. The Anthropologist as a Hero par les presses du MIT et du livre que lui a consacré l'anthropologue britannique Edmund Leach. Il donne de nombreux entretiens à la presse grâce auxquels, selon Denis Bertholet, il peut présenter «sous une forme vulgarisée les idées qui lui tiennent à cœur» ainsi qu'à ce titre, «dans les années 1960, avant que l'écologie ne devienne une idéologie et un parti [... ] Lévi-Strauss, par ses vues distantes et sévères, lui a probablement donné, hors de tout effet de pathos, sa formulation la plus radicale»[26].

Il est élu en mai 1973 à l'Académie française. Comme le veut la tradition, il fait l'éloge de son prédécesseur, Henry de Montherlant, et Roger Caillois prononçant – à la demande de Lévi-Strauss – le discours de «réponse» en profite pour lancer «une série de flèches empoisonnées» sur sa méthode et ses présupposés scientifiques[27]. Son entrée à l'Académie française suscite tout autant d'interrogations au sein de la Coupole que parmi ses amis et collaborateurs[27].

Lévi-Strauss poursuit ses recherches sur la mythologie : Myth and Meaning (1978), La Potière jalouse (1985), et enfin Histoire de Lynx (1991) qui clôt un travail entamé quarante ans plus tôt.

En 1982, il prend sa retraite et quitte son poste au Collège de France. Il pèse de tout son poids pour que Françoise Héritier, sa collaboratrice de longue date, lui succède[28]. Il continue cependant à venir au moins une fois par semaine au laboratoire pour y recevoir des jeunes chercheurs, «toujours prêt à échanger» comme le souligne Françoise Héritier[29].

Dernières années

À partir de 1994, Claude Lévi-Strauss publie moins[30]. Il continue cependant à donner régulièrement des comptes rendus de lecture pour L'Homme. En 1998, à l'occasion de son quatre-vingt-dixième anniversaire, la revue Critique lui dédie un numéro spécial dirigé par Marc Augé, et une réception a lieu au Collège de France. Lévi-Strauss évoque sans détour la vieillesse et déclare surtout : «[il y a] actuellement pour moi un moi réel, qui n'est plus que le quart ou la moitié d'un homme, et un moi virtuel qui conserve toujours une vive idée du tout. Le moi virtuel dresse un projet de livre, commence à en organiser les chapitres, et dit au moi réel : "C'est à toi de continuer. " Et le moi réel, qui ne peut plus, dit au moi virtuel : "C'est ton affaire. C'est toi seul qui vois la totalité. " Ma vie se déroule désormais dans ce dialogue particulièrement étrange[31]

Il donne pour un numéro de L'Homme d'avril-septembre 2002 consacré à «La question de parenté» une postface dans laquelle il se félicite de constater que les lois et règles de fonctionnement qu'il a mises au jour «restent au cœur des travaux contemporains» selon l'expression de Denis Bertholet[32].

Au début de l'année 2005, lors d'une de ses dernières apparitions à la télévision française il déclare, reprenant en des termes particulièrement proches un sentiment qu'il avait déjà exprimé en 1972 (entretien avec Jean José Marchand) et en 1984 (entretien avec Bernard Pivot)  : «Ce que je constate : ce sont les ravages actuels ; c'est la disparition effrayante des espèces vivantes, qu'elles soient végétales ou animales ; et le fait que du fait même de sa densité actuelle, l'espèce humaine vit sous une sorte de régime d'empoisonnement interne —-si je puis dire—- et je pense au présent et au monde dans lequel je suis en train de finir mon existence. Ce n'est pas un monde que j'aime»[33].

En mai 2008, une partie de son œuvre, choisie par Lévi-Strauss lui-même, est publiée dans un volume de la Bibliothèque de la Pléiade sous le titre d'Œuvres[34]. Le choix de la collection prestigieuse de la maison Gallimard apparaît à Emmanuel Désveaux comme un «embaumement de l'œuvre lévi-straussienne» et la totalité du projet éditorial ne permet pas à ses yeux de faire efficacement place à la réflexion anthropologique «extrêmement puissante» de l'auteur[35]. C'est aussi le sentiment de Maurice Bloch qui remarque, de concert avec l'introduction «impertinente» rédigée par Vincent Debæne pour ce volume, que la «France préfère de loin se représenter ses grands scientifiques et penseurs en grandes figures littéraires plutôt que les célébrer pour ce qu'ils ont dit ou découvert»[36].

Le 28 novembre 2008, à l'occasion de son centenaire, de nombreuses manifestations sont organisées. Le Musée du quai Branly lui dédie une journée durant laquelle, devant une affluence record, des écrivains, des scientifiques et des artistes lisent un choix de ses textes. L'Académie française l'honore aussi, le 27 novembre, en fêtant le premier académicien centenaire de son histoire. La BNF organise une journée durant laquelle les visiteurs découvrent les manuscrits, les carnets de voyages, les croquis, les notes, et même la machine à écrire, de l'anthropologue.

Le Président de la République, Nicolas Sarkozy, se rend au domicile parisien de Lévi-Strauss en compagnie d'Hélène Carrère d'Encausse pour s'entretenir avec lui de «l'avenir de nos sociétés»[37].

La ministre de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche, Valérie Pécresse, annonce pour son centenaire la création d'un Prix Claude Lévi-Strauss, d'un montant de 100 000 euros qui doit récompenser chaque année le «meilleur chercheur» dans les disciplines telles que l'histoire, l'anthropologie, les sciences sociales ou l'archéologie[38]. Son premier lauréat est , en juin 2009, l'anthropologue Dan Sperber[39].

Claude Lévi-Strauss meurt le vendredi 30 octobre 2009 d'une crise cardiaque chez lui à Paris[2], [3]. Il est inhumé dans l'intimité à Lignerolles (Côte-d'Or) trois jours plus tard[40]. À l'annonce de son décès le 3 novembre 2009, Roger-Pol Droit dresse pour Le Monde le portrait d'un homme qui «ne dissociait pas la défense de la diversité culturelle et celle de la diversité naturelle»[41]. Robert Maggiori, pour Libération, estime que l'héritage le plus «sacré» de Lévi-Strauss «est l'idée que les cultures ont la même force et la même dignité, parce qu'on trouve en chacune, aussi éloignée soit elle des autres, des éléments poétiques, musicaux, mythiques qui sont communs»[42]. Dans The Guardian, Maurice Bloch souligne que, malgré l'étiquette structuraliste utilisée par de nombreux auteurs, Lévi-Strauss n'a pas fait réellement école, et demeure une «figure solitaire, mais imposante, de l'histoire de la pensée», en raison surtout de son positionnement philosophique naturaliste[36].

Françoise Héritier, qui lui a succédé au Collège de France, résume ainsi son héritage : «Nous avons découvert avec stupéfaction qu'il y avait des mondes qui n'agissaient pas comme nous. Mais également que derrière cette différence apparente, derrière cette rupture radicale avec notre propre réalité, on pouvait mettre en évidence des appareils cognitifs communs. Ainsi, nous prenions à la fois conscience de la différence et de l'universalité. Tel est son principal legs, toujours actuellement : nous sommes tous particulièrement différents, oui, mais nous pouvons nous entendre, car nos structures mentales fonctionnent de la même manière[29].» Elle confie aussi : «Bien sûr, dans les rapports individuels, il fut un être d'amitié, de confiance, qui a toujours protégé celles et ceux qui ont travaillé avec lui. Mais il n'a jamais accepté la moindre familiarité. Il avait un regard d'éléphant, avec ce petit œil perçant qui vous mettait à nu. Lorsque on était en face de lui, on se désagrégeait, il fallait énormément de courage pour se reconstituer. Du reste, en dehors de sa famille ou de ses camarades d'école, y a-t-il eu des personnes qui ont tutoyé Lévi-Strauss ? J'en doute[29]

Travaux

Introduction

Claude Lévi-Strauss a appliqué à l'anthropologie l'analyse structurale exploitée dans le domaine linguistique par Ferdinand de Saussure puis Roman Jakobson. L'anthropologie prenait habituellement comme objet essentiel de son étude la famille, reconnue comme une unité autonome composée d'un mari, d'une femme et de leurs enfants, et tenait pour secondaires les neveux, cousins, oncles, tantes et grands-parents. Lévi-Strauss estime que, de manière analogue à la «valeur linguistique» chez Saussure, les familles n'acquièrent des identités déterminées que par les relations qu'elles entretiennent les unes avec les autres. Il renverse ainsi le point de vue respectant les traditions de l'anthropologie en mettant en premier les membres secondaires de la famille et en centrant son analyse sur les relations entre les unités plutôt que sur les unités elles-mêmes[43].

En analysant comment se forment les identités au cours des mariages intertribaux, Lévi-Strauss remarque que la relation entre un oncle et son neveu (A) est à la relation entre un frère et sa sœur (B) ce que la relation entre un père et son fils (C) est à celle qui relie un mari à sa femme (D)  : A est à B ce que C est à D. De la sorte, si nous connaissons A, B et C, nous pouvons prédire D. L'objectif de l'anthropologie structurale de Lévi-Strauss est par conséquent d'extraire de masses de données empiriques des relations générales entre des unités, ce qui permet d'isoler des lois à valeur prédictive, telles que : «A est à B ce que C est à D»[43].

Dans les Structures élémentaires de la parenté, avec l'aide ponctuelle du mathématicien André Weil[44], il dégage le concept de structure élémentaire de parenté en utilisant la notion de groupe de Klein[45].

De manière identique, Lévi-Strauss voit dans le mythe un acte de parole dans lequel on peut découvrir un langage. Comment par conséquent, sans cela, des contes si fantastiques et si arbitraires pourraient-ils se ressembler tout autant d'une culture à l'autre ? Il part par conséquent à la recherche des unités principales du mythe : les «mythèmes». Partant de l'idée qu'il n'y a pas une version unique «authentique» du mythe mais que l'ensemble des versions sont des manifestations d'un même langage, il analyse chaque version en une série de propositions, chacune consistant en la relation entre une fonction et un sujet. Les propositions pourvues de la même fonction sont regroupées sous le même numéro : il s'agit des mythèmes[46].

En examinant les relations entre les mythèmes, Lévi-Strauss déclare qu'un mythe consiste seulement en oppositions binaires. Le mythe d'Œdipe, par exemple, c'est à la fois l'exagération et la sous-évaluation des relations de sang, l'affirmation d'une origine autochtone de l'humanité et le déni de cette origine. Sous l'influence de Hegel, Lévi-Strauss pense que l'esprit humain organise principalement sa pensée autour de telles oppositions binaires et de leur unification (thèse, antithèse, synthèse), ce mécanisme servant à rendre la signification envisageable. Qui plus est , il considère que le mythe est un stratagème habile qui transforme une opposition binaire inconciliable en une opposition binaire conciliable, créant ainsi l'illusion ou la croyance qu'elle a été résolue[46].

Étude des relations de parenté

Avec la méthode structuraliste, Lévi-Strauss a donné un nouveau souffle aux études de la parenté. Il est le premier à insister sur l'importance de l'alliance au sein des structures de parenté, et a mis en évidence l'obligation de l'échange et de la réciprocité découlant du principe de prohibition de l'inceste. Dans cette optique, il a été jusqu'à avancer l'idée que toute société humaine est fondée sur une unité minimale de parenté : l'atome de parenté. Cette théorie globale est connue plus couramment sous le nom de «théorie de l'alliance».

Distinctions, décorations, récompenses

Distinctions

Décorations françaises et étrangères

Prix et médailles

  • Prix de la Fondation Nonino, 1986
  • Prix Aby M. Warburg, 1996
  • Prix Meister Eckhart, 2002

Docteur honoris causa

Il est docteur honoris causa des universités suivantes (par ordre alphabétique)  :

Œuvres (premières éditions)

Liste non exhaustive ; la majorité des titres sont actuellement disponibles en collection poche.

Entretiens

Notes et références

  1. Son père artiste peintre avait un contrat à honorer dans cette ville au moment du terme de la grossesse de son épouse. Le petit Claude n'y a d'ailleurs passé que les toutes premières semaines de sa vie. Il le raconte dans son entretien filmé avec Jean José Marchand.
  2. (en) «Claude Lévi-Strauss Dies at 100», The New York Times, 3 novembre 2009.
  3. «Claude LÉVI-STRAUSS dans la biographie des immortels de l'Académie française»
  4. Bernard Le Bouyer de Fontenelle a raté ce titre pour 33 jours, Louis Leprince-Ringuet de trois mois.
  5. Giulia Sissa écrivait en 1990 : «Depuis les années quarante, une œuvre imposante n'a jamais cessé de dominer les sciences humaines, de leur apporter des modèles, d'en enrichir le foisonnement. Anthropologue et théoricien, Claude Lévi-Strauss a repensé les grandes questions de l'ethnologie la plus ambitieuse, celle de la tradition anglo-saxonne [... ] Il est un auteur pour autrui, à savoir un point de repère qu'aucun chercheur ne peut s'abstenir de lire faute de manquer un terminus post quem de la réflexion anthropologique» dans Universalia 1990, Encyclopædia Universalis, 1990, p. 542.
  6. «Claude Lévi-Strauss, un anarchiste de droite», L'Express du 17 octobre 1986.
  7. Le centenaire de Lévi-Strauss. Un Indien dans le siècle sur www. nouvelobs. com, 1 mai 2008. Consulté le 2 juillet 2008.
  8. «Lévi-Strauss, de l'Amazonie au Collège de France» par Paul-François Paoli pour Le Figaro du 27 novembre 2008
  9. «Claude Lévi-Strauss Dies at 100» The New York Times le 3 novembre 2009
  10. «Catherine Clément raconte le grand ethnologue qui fête ses 99 ans», interview, Le Journal du Dimanche, 25 novembre 2007
  11. «Un anarchiste de droite», L'Express, 17 octobre 1986.
  12. Réception de M. Claude Lévi-Strauss 1974
  13. Denis Bertholet 2008, p.  26-41
  14. Denis Bertholet 2008, p.  62
  15. Cf. Didier Eribon, «Comment on devient ethnologue», in Claude Lévi-Strauss, sur le site CulturesFrance.
  16. Denis Bertholet 2008, p.  69
  17. «Dès le premier jour, l'administration lui a signifié qu'il ne s'appellerait désormais plus Claude Lévi-Strauss, mais Claude L. Strauss, parce que son nom complet paraîtrait bizarre aux étudiants. Lévi-Strauss, dans ce pays de cow-boys, est une marque de jeans.» raconte Denis Bertholet 2008, p.  139.
  18. Gérard Lenclud, Claude Lévi-Strauss actuellement, p14, Études du CEFRES N° 12, HAL, (10/11/2008)
  19. Denis Bertholet 2008, p.  139-140
  20. Denis Bertholet 2008, p.  160-161
  21. Vincent Debæne et Jean-Louis Jeannelle, «Où est la littérature ?», in Michel Murat (dir. ), L'idée de littérature dans les années 1950, colloque Fabula, Paris IV, 2004. L'historien Gérard Noiriel écrit que Tristes tropiques «aura un énorme impact sur le public cultivé» dans Les fils maudits de la république, Fayard, 2005, p. 228.
  22. Denis Bertholet 2008, p.  242
  23. Denis Bertholet 2008, p.  248
  24. Denis Bertholet 2008, p.  255
  25. Denis Bertholet 2008, p.  256
  26. Denis Bertholet 2008, p.  299
  27. Denis Bertholet 2008, p.  344-348
  28. Denis Bertholet 2008, p.  380
  29. «Claude Lévi-Strauss était "un passeur exceptionnel"», LeMonde. Fr, 4 novembre 2009.
  30. Denis Bertholet 2008, p.  427
  31. Cité par Denis Bertholet 2008, p.  432
  32. Denis Bertholet 2008, p.  436
  33. France 2, émission spéciale pour la centième de Campus, jeudi 17 février 2005, rédacteur en chef : Laurent Lemire (propos reproduits sur le site de Canal Académie. )
  34. Entretien avec Vincent Debæne et Frédéric Keck sur Nonfiction, 12 mai 2008.
  35. Emmanuel Désveaux, «Claude Lévi-Strauss, Œuvres», L'Homme, 190 | 2009. [lire en ligne]
  36. (en) «Claude Lévi-Strauss obituary», The Guardian, 3 novembre 2009.
  37. Nicolas Sarkozy rend visite à Claude Lévi-Strauss pour son 100e anniversaire sur Le Nouvel Observateur, novembre 2008. Consulté le 30 novembre 2008. «Nicolas Sarkozy a rendu visite vendredi soir à l'anthropologue Claude Lévi-Strauss "pour lui rendre un hommage chaleureux et lui dire la reconnaissance de toute la Nation le jour de ses 100 ans", a annoncé l'Élysée dans un communiqué.»
  38. Véronique Mortaigne, «Folle journée pour Lévi-Strauss» sur Le Monde, novembre 2008. Consulté le 30 novembre 2008. «La ministre annonce toujours la création d'un prix Claude Lévi-Strauss, pourvu de 100 000 euros, qui distinguera chaque année un chercheur en sciences humaines et sociales œuvrant en France»
  39. Communiqué" de presse du Ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, 19 juin 2009.
  40. Article du 3 novembre 2009 sur le site du magazine Le Point
  41. Roger-Pol Droit, «L'ethnologue Claude Lévi-Strauss est mort», Le Monde, 3 novembre 2009.
  42. Robert Maggiori, «L'empreinte Lévi-Strauss», Libération, 4 novembre 2009.
  43. (en) Structural Linguistics and Anthropology
  44. Michèle Audin, Hommage à Claude Lévi-Strauss
  45. Paul Jolissaint Notes de lecture : Groupes et ethnologie.
  46. (en) The Structural Study of Myth

Annexes

Bibliographie

Filmographie

Fonds d'études

Les archives de Claude Lévi-Strauss ont été données au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale de France.

Liens externes


Précédé par
Henry de Montherlant
Fauteuil 29 de l'Académie française
1973-2009
Suivi par
Fauteuil vacant

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